Ashok Aubeeluck, ancien directeur du Budget : «Les perspectives qu’offrent les fonds marins appartenant à Maurice sont immenses» | Défi Économie Aller au contenu principal

Ashok Aubeeluck, ancien directeur du Budget : «Les perspectives qu’offrent les fonds marins appartenant à Maurice sont immenses»

Ashok Aubeeluck

Docteur en économie et ancien directeur du Budget, Ashok Aubeeluck tente à grands traits  de passer en revue le développement économique post- indépendant de Maurice. Dans l’interview qui suit, il relève les décisions cruciales de Sir Seewoosagur Ramgoolam suivant l’Indépendance et celles de Sir Anerood Jugnauth, « maître éclairé », à partir de 1983.

« Si on néglige le sucre en faveur des gains à court- terme, on perdra notre économie d’échelle dans le long-terme. »

Le modèle de développement décidé au-lendemain de l’Independence et fixé avec la coalition entre les partis pour l’Indépendance et le PMSD, était-il un choix juste ?
Les adversaires de Sir Seewoosagur Ramgoolam, avant et après l’Indépendance, attendaient qu’il nationalise les banques et les terres, car on l’accusait d’être un communiste. Mais il était visionnaire et avait un sens pratique aigu. Il savait ce qui arriverait à l’économie sans l’apport du secteur privé : il est resté ami avec la France, la Grande-Bretagne et l’Inde, entre autres. Sur le plan de la politique intérieure, il croit au système du marché, avec une intervention de l’État, uniquement pour corriger les injustices sociales en se fondant sur le principe du fabianisme et les imperfections du marché. Conscient que le Mauricien est foncièrement capitaliste, il n’a pas commis la bêtise de nationaliser les grosses entreprises privées, sa politique étant ‘Live and let live’. Bien qu’éventuellement, il porterait atteinte à certaines normes démocratiques, dont le renvoi des élections, sous l’impulsion de Gaëtan Duval. Celui-ci justifiait cette décision, car le pays, expliqua-t-il, avait besoin au moins de quatre ans pour atteindre des taux de croissances élevés pour un développement sain et durable.

La politique économique du MMM, après sa victoire étriquée aux législatives de 1976, aurait-elle permis le progrès de l’île ?
Avant même ces élections, il y a eu une croissance proche du ‘double digit’, assurant la stabilité économique, avec le sucre se vendant à environ 650 livres sterling la tonne. Le taux de croissance grimpait de 1,3 % en 1970 à 4,9 %, 10,6 %, 11,6 % et 10,8 % pour les années 1971, 1972, 1973 et 1974 respectivement.

Il faut rendre le crédit à Sir Satcam Boolell dont la clairvoyance, avec le concours des syndicats de sucre, nous a permis d’obtenir un gros quota à un prix stable et rémunérateur auprès du Marché commun. Nous n’avons pas voulu exploiter le marché à un point de la période comme la Jamaïque ou encore Trinité et Tobago, mais sur la longue durée. Ce choix judicieux était à la base de la transformation socio-économique de notre île. L’introduction de la législation sur la mise en place de la zone franche, en 1971, fut suivie par la promulgation de la loi sur l’Import Substitutions, en 1974, en vertu de la Development Certificate Act, bien que des permis de développement pour la fabrication des produits locaux fussent octroyés de façon informelle avant cette loi. Ainsi, dans le domaine alimentaire et des soins, des produits comme Blendax, Moroil ou Vita ont remplacé des produits importés dans les mêmes gammes.

À un moment, on a cru que ces usines allaient être capables de créer des milliers d’emplois. Au bout d’une décennie, le secteur de substitution à l’importation n’avait créé que 8 000 emplois. Par contre, la zone franche, calquée sur les modèles de développement de la Corée du Sud et de Taiwan, était beaucoup plus performante en termes d’emploi, de devises étrangères et pour renforcer les balances de paiements. Il a fallu beaucoup d’incitations, ainsi qu’un bouclier économique pour protéger nos produits contre la concurrence étrangère, sous l’argumentation de ‘Infant Industry’. Un certain nombre de petits entrepreneurs étaient devenus riches, mais leurs produits n’étaient pas aux normes internationales, leur qualité parfois douteuse et ne pouvant pas être exportés.  Autre faiblesse : ces industries de substitutions ne grandissaient jamais et dépendaient en permanence de la protection de l’État.

Quels étaient les rapports entre le gouvernement et le secteur privé ?
Le gouvernement avait offert de nombreuses concessions aux secteurs privés dirigés essentiellement par les Franco-mauriciens, si bien que ces derniers appelaient Sir Seewoosagur Ramgoolam ‘chacha’ et avaient même organisé son anniversaire en une occasion. Toutefois, dans le secteur sucrier, le gouvernement semble leur avoir laissé les mains libres. En général, les Franco-mauriciens ont bien géré les terres, notamment en termes de rendement et de préservation de l’environnement, où ils ont concentré des activités entre leurs mains, avec l’aide de la Mauritius Commercial Bank. Maurice était très performant dans les années 1970, occupant souvent les trois premières places avec l’Australie, les États-Unis et le Cuba. Au début de 1980, le secteur sucrier faisait face à de gros problèmes. Une commission d’enquête fut initiée, mais le rapport n’était pas consensuel. Un ‘dissenting report’ rédigé par Rama Sithanen, à la suite du rapport Avramovic démontre combien la gestion du secteur sucrier et ses défis étaient devenus compliquer.

Est-ce que le gouvernement a réussi à équilibrer les coûts de l’État-providence et ceux du développement ?
Pas tout le temps. Les différents rapports de la Banque Mondiale et du FMI ont toujours soumis des réserves ou des réformes. Au début, certains partis politiques critiquaient SSR pour l’État-providentiel avant l’Indépendance. D’autre part, Joseph Stiglitz a écrit que les États-Unis peuvent tirer des leçons de la petite île Maurice. Les gouvernements ont constamment consolidé l’état-providence, dont l’amélioration des services de santé, l’éducation et les prestations sociales, ainsi que les infrastructures, grâce au prix du sucre, aux produits de la zone franche et la politique de diversification industrielle après 1983, dont Sir Anerood Jugnauth fut un « maître éclairé ».

Quelle était l’empreinte d’Anerood Jugnauth sur la politique du MMM, dont il a été un membre de première ligne ?
Sir Anerood Jugnauth y a été un élément modérateur, face aux idées extrêmes de Paul Bérenger. Dans leur projet de nationalisations, certains aux MMM suggéraient même de convertir le Champs de Mars en une rizière ! Plus tard, après les élections de 1976, Paul Bérenger admettra que le MMM manquait d’expérience à cette époque pour gouverner l’île Maurice, d’où sa quête d’une coalition avec les travaillistes.

Plus près de nous, l’industrie sucrière est-elle condamnée à disparaître, à la suite de la fermeture de Médine et celle annoncée d’Alteo ?
Pas nécessairement, car cela dépend de notre stratégie et notre vision de développement, ainsi que notre détermination. Une stratégie holistique, axée sur la recherche avec l’Université de Maurice pour arriver à des produits ‘eco-friendly’ en juxtaposition avec le développement océanique et une industrie pharmaceutique, peut raviver et rentabiliser le secteur sucre. Si on néglige le sucre en faveur des gains à court-terme, on perdra notre économie d’échelle dans le long-terme. Maurice a un avantage compétitif d’après le modèle de Michael Porter. On a fait d’énormes progrès, depuis l’introduction de la canne à sucre à Maurice.

En 1974, on était le pays le plus performant pour produire un kilo de sucre sur le plan mondial, devançant même l’Australie, les États-Unis et le Cuba. Par la suite, on a pris du retard pour moderniser le secteur, parce qu’on dépendait trop sur le marché protégé de l’Union européenne. On a une tendance d’agir qu’en temps de crises. Connaître mieux les réalités, les enjeux et les opportunités sont, certes, très bénéfiques dans le long-terme. Une lecture du secteur océanique et promouvoir les ‘intrus’ des deux secteurs pour développer l’industrie pharmaceutiques et alimentaires vont de pair. Tout près de nous, La Réunion a mis sur place une unité de fabrication de plastique en utilisant les ‘intrus’ de l’industrie sucrière, dont les produits sont biodégradables.

Quels sont les perspectives réelles dans l’exploitation de notre zone exclusive maritime ?
Elles sont énormes, à commencer par les macros-algues appelées ‘kelp’ riches en iode ou ‘gracilaria’ et utilisées, en compléments alimentaires et dont je parle dans mon prochain livre, « The Urgency of Now ». Il suffit de créer des conditions en laboratoires pour transformer les macros-algues tant pour nos industries locales que pour l’exportation. Le Kelp n’est pas en abondance dans les eaux territoriales de Maurice, mais on peut le cultiver dans une ‘Land-based Ocean Park’ dans des conditions de laboratoire. Grâce au courant qui part du Groenland jusqu'à Hawaii, en passant par Maurice, nous disposons d’eaux profondes de 4 à 6 degré centigrade.

Le kelp peut attendre 150 pieds. On peut avoir trois à quatre récoltes sans des impuretés en laboratoire par an. Comme on maîtrise la transformation dans les sucres, cela aidera à fabriquer des couches pour un produit haut de gamme. Les perspectives qu’offrent les fonds marins appartenant à Maurice sont immenses, notamment pour l’industrie pharmaceutique pour lutter contre de nombreuses maladies, sans oublier les éponges, les coraux et les produits dans l’industrie alimentaire. Il faut juste établir des partenariats solides et à long-terme avec des pays expérimentés dans l’exploitation et la transformation de ces algues.