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Jocelyn Kwok : «Le Workers’ Rights Bill, un véritable coup de massue pour notre tourisme !»

Jocelyn Kwok
Jocelyn Kwok, Chief Executive Officer de l’Ahrim

L’industrie du tourisme, pilier de l’économie, ne pourrait accepter le texte de loi sans des consultations approfondies. CEO de l’Association des hôteliers et restaurateurs de l’Ile Maurice, Jocelyn Kwok fait état d’un empressement qui pourrait avoir un impact sur l’investissement à long terme, ce dans un secteur qui passe par de moments difficiles.

Le Workers’ Rights Bill serait débattu en deuxième lecture à l’Assemblée nationale ce vendredi. Comment est-ce que l’Ahrim accueille ce texte de loi dont le maître-mot est la protection des droits des travailleurs dans tous les secteurs de l’économie ?
Comme déclaré depuis un moment par Business Mauritius, dont l’Ahrim fait partie, nous ne sommes certainement pas contre toute loi qui améliore la protection des droits des travailleurs. Il ne faut pas, et il est même très dangereux d’essayer de faire dire à tout le monde s’il est pour ou contre ce projet de loi et ses aménagements potentiels dont on ne connaît même pas la teneur. C’est manquer de respect envers ceux qui ont élaboré ce projet de loi et c’est manquer de respect envers tous les partenaires sociaux que nous voulons garder autour d’une même table.

Où se situent les différends ?
Le manque de consultations sur ce projet de loi est flagrant. Il s’oppose clairement à l’approche du Portable Retirement Gratuity Fund qui, lui, au contraire, donne le temps, l’espace et la structure nécessaires pour des avancements concrets sur le sujet. Il est question, dans les deux cas, de mieux anticiper l’avenir, dans toute ses certitudes et incertitudes, afin d’être totalement prêt et responsable le moment venu, dans cinq ans, dans 15 ans ou dans 40 ans. Comme le disait un actuaire récemment, le temps des contributions et le temps des bénéfices à récolter lors de la retraite, ajoutés ensemble, sont très longs et surtout incompressibles !

Cet empressement du moment ne nous rassure donc pas du tout car il est techniquement, humainement et institutionnellement impossible de faire du bon boulot – pour le plus grand nombre - en si peu de temps. Pour l’employeur, c’est une situation extrêmement difficile car il est amené à revoir ses priorités dans un contexte compliqué, devenu maintenant exceptionnel. Le Cost of Doing Business et le Cost of Compliance du nouveau texte de loi sont en train d’être soumis à des augmentations qui dépassent le cours normal des choses. Si les employeurs et investisseurs doivent prendre des décisions aussi drastiques que de poursuivre, de diminuer ou d’arrêter leurs business, je pense que personne ne peut leur arracher ce droit.

N’y-a-t-il aucune assurance ?
Rien du côté des autorités nous donne l’assurance que toutes les implications de ce projet de loi ont été soigneusement étudiées dans leurs moindres détails, et malheureusement, nous sommes contraints de penser que personne n’est au courant de ces implications, non seulement pour chacun des secteurs économiques du pays, mais aussi pour l’ensemble de la population et du pays.

Admettons que cette loi est votée dans sa forme actuelle. Est-ce que la structure salariale et le poids des salaires dans les dépenses changent de manière drastique ? Comment ?
Avant même de faire ces estimations, il faut d’emblée dire que ce projet de loi ne semble pas reconnaître le fonctionnement de notre secteur, et bien d’autres secteurs d’ailleurs. Le tourisme et l’hôtellerie opèrent 24 heures par jour, sept jours sur sept. C’est un secteur où la main-d’œuvre est omniprésente et la demande est saisonnière. Quand je dis saisonnière, je parle de besoins qui passent du simple en juin au double en décembre. Il faut pouvoir visionner cet état des choses avant d’avancer sur quoi que ce soit, et notamment sur des éléments aussi cruciaux que des lois du travail.

Quel serait l’impact en termes financiers ?
Un Workers’ Rights Bill dans sa forme actuelle et dépendant de ses aménagements potentiels coûtera aux hôteliers, et uniquement aux hôteliers, entre Rs 800 millions et Rs 1,2 milliard pendant les trois prochaines années. Et l’hôtellerie ne pèse que pour environ 60 % du business d’hébergement touristique de l’île. Donc, il n’est même pas utile de dire si ce texte de loi aurait pu arriver à un autre meilleur moment ou pas.  Tel quel, son impact sera un véritable coup de massue pour notre tourisme !

Est-ce que ces changements saisonniers sont pris en considération dans le texte de loi ?
La nouvelle approche des hôteliers centrée sur le client demande une énorme flexibilité dans l’élargissement et l’enrichissement des tâches et l’aménagement des équipes. Pour pouvoir y répondre avec la même efficience et la même qualité, les opérateurs, et je dirais même les travailleurs aussi, ont certainement besoin d’un nouveau Workers’ Rights Bill qui va dans le même sens, et non pas dans le sens contraire. Et ce n’est même pas encore une question d’argent ou de capacité à payer. Très souvent, c’est une problématique de management dans un contexte de manque de main-d’œuvre généralisé.

Vous faites mention d’une problématique de gestion. Y-a-t-il des exemples concrets ou est-ce qu’un commentaire d’ordre général ?
À titre d’exemple, comment aller contre les contrats de travail à durée déterminée alors que c’est une pratique qui demeure au cœur même de l’hôtellerie à travers le monde ? Que faire alors de cette main-d’œuvre temporairement disponible ? Quoi lui proposer ? L’autre exemple est la comptabilisation des heures supplémentaires. Comment concilier une obligation de faire ce calcul au quotidien alors que l’employé veut gérer ses heures de travail, et ses jours de repos, sur des périodes plus longues ? Comment constituer nos équipes quotidiennes dans les hôtels si une rigidité de la sorte vient tout bouleverser alors même que nous devons composer avec des absences régulières ?

Les arrivées touristiques sont en hausse de 0,9 % contre des estimations de 2,5 % pour 2019. Les revenus sont en baisse. Est-ce que le Workers’ Rights Bill arrive au bon moment ?
Employeurs, autorités et travailleurs restent convergents dans le projet d’amélioration des conditions de travail et la consolidation des relations industrielles. Mais la manière d’y parvenir n’est pas cohérente, et n’est certainement pas fédératrice. Bien que l’on puisse s’opposer en bonne intelligence, mais parvenir progressivement à des consensus, on nous oppose de manière systématique et quelquefois dans une simplification extrême du genre pour ou contre. Non, il ne faut pas se tromper de débat. Le nouveau Workers’ Rights Bill mérite un bien meilleur traitement.