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Manisha Dookhony, Managing Partner à la société Rwenzori Consulting : «Le secteur privé devrait lui-même prendre les choses en main»

Manisha Dookhony

Manisha Dookhony, Managing Partner à la société Rwenzori Consulting, passe en revue, pour le Défi-Économie, les grandes lignes du Budget 2019-2020, dont celles qui font l’objet de critiques et de polémiques. S’agissant des mesures dites ‘électoralistes’ elle trouve  « normal que vers la fin d’un mandat un gouvernement cherche à s’assurer d’un ‘feel good factor’. »

« C’est vrai qu’il y a eu des attentes de voir aligner la pension universelle sur le salaire minimum. Mais je dois dire que le gouvernement est resté responsable. »

Quelle est votre lecture de ce Budget 2019-2020 ? Est-ce un exercice qui s’inscrit dans un contexte pré-électoral ?
C’est normal que vers la fin d’un mandat un gouvernement cherche à s’assurer d’un ‘feel good factor’ en présentant des mesures qui se traduisent par une augmentation du revenu disponible des Mauriciens.  Pour une famille qui utilise une bonbonne de gaz par mois, cela représente une économie de 30 roupies.  Un fonctionnaire bénéficiant de 1 000 roupies  supplémentaires pourrait utiliser cet argent pour se faire soigner chez un médecin privé ou acheter une paire de lunettes bien nécessaires et sur un an. Le fonctionnaire qui décidera d'économiser ce montant se verra avec un total de 13 000 roupies et pourra acheter deux billets d'avion aller-retour pour Rodrigues.

Par compte, malgré cela, le Budget reste quand même assez responsable avec le gouvernement misant plus sur la proximité que seulement sur un partage de largesses pré-électorales.

Est-ce que le financement de ce Budget, ses diverses dotations correspondent-elles aux attentes des secteurs en difficulté ?
Les secteurs matures dont le sucre/canne, manufacturier et tourisme sont en difficulté.  Pour tous ces secteurs, il n’y a pas eu des propositions concrètes pour un développement pérenne à long terme.  Peut-être qu’en fin de mandat on ne devrait pas s’attendre à de grandes stratégies économiques.  Mais, entretemps, ces secteurs continuent à souffrir.  Dans ce cas, peut-être ce sera mieux que les associations du secteur privé elles- mêmes prennent les choses en main sans attendre que le soutien du gouvernement.    Ce sera un changement de paradigme avec le secteur privé en tête.  Comme l’a déjà commencé Business Mauritius avec le Business Sector Road Map.

Le recours à la Banque de Maurice pour financer la dette publique a été critiqué par l’Opposition et certains économistes, que faut-il en penser ?
Il y a plusieurs points de réflexion à ce sujet.  

La première, une banque centrale gère la politique monétaire.  Le ministère des Finances, lui, gère la politique fiscale d’un pays.  Les deux doivent être indépendants parce que le cycle politique n’est pas la même chose que le cycle économique.  Par compte, après la crise financière, les pays autour du monde ont élargi les objectifs et les pouvoirs de leurs banques centrales. Celles-ci ayant acquis davantage de pouvoirs, le compromis entre l’indépendance et la responsabilisation est devenu plus complexe et, par conséquent, le consensus académique existant avant la crise autour de l'indépendance de la banque centrale, est en panne.  Les discussions pour ou contre l’indépendance continuent.

Il existe des pays où la banque centrale peut décider d’intervenir pour aider les gouvernements.  Il y a quelques semaines, en Indonésie, les réserves de change ont diminué d'environ 4 milliards de dollars, parce que la banque centrale a décidé de payer une partie de la dette extérieure du gouvernement.  

À Maurice, d’après le dernier relevé des réserves, le pays a 11,2 mois de réserves, rendant ainsi l’éventualité que la banque centrale vienne en aide à son principale actionnaire, c’est-à-dire le gouvernement, possible.

Ça, c’est le fond. Qu’en est-il de la forme ?
Dans la forme, nous opérons toujours en vertu du principe d’indépendance des institutions.  Et, dans ce cadre, la décision d’aider l’actionnaire est la prérogative de la banque centrale, comme ça a été le cas en Indonésie.   Et pour ce faire, le cadre doit être déjà prédéfini, et ne devrait pas devenir une pratique régulière.  Certains économistes internationaux sont en faveur de la révision des mécanismes pour plus de cohérence dans la gestion fiscale et monétaire.  Pour cela, nous aurons besoin de mettre en place des nouveaux systèmes interdépendants.

L’augmentation de la pension universelle ne semble pas correspondre aux attentes d’un certain nombre de retraités qui attendaient que cette augmentation soit alignée sur le salaire minimal…
Un retraité bénéficiant d'une pension de vieillesse aura une augmentation de 500 roupies dès 2020. Ce montant lui permettra de payer l’électricité, l’eau ou la facture de téléphone.  C’est vrai qu’il y a eu des attentes de voir aligner la pension universelle sur le salaire minimum. Mais je dois dire que le gouvernement est resté responsable.  Car, faire autrement aurait sans doute creusé fortement le déficit budgétaire.

Quels sont les secteurs qui vous semblent absents dans ce Budget ?
Alors que le Budget essaie tant bien que mal avec la conjoncture difficile d’adresser certains problèmes, il faut dire qu’il y a une absence de vision globale pour adresser les problèmes conjoncturels et structurels auxquels notre économie fait face.  Il y a aussi un manque d’idées sur des mesures destinées à relancer l’économie.  L’économie bleue c’est certain que c’en est une, ensuite, il n’y a presque rien concernant notre vaste espace marin sauf la pêche et le ‘bunkering’. Compte tenue des difficultés de notre secteur du tourisme, il aurait peut-être fallu une dotation budgétaire pour voir comment relancer le secteur.  

Le PM et ministre des ministres des Finances espère relancer le secteur sucre en rehaussant le coût de la tonne de sucre à Rs 25 000 au bénéfice des petits planteurs, est-ce que cela suffit ?
Cette mesure est davantage destinée à soutenir les petits planteurs en difficulté que pour relancer le secteur sucre.  La plus grosse difficulté pour les petits planteurs est bien le manque cruel de main-d’œuvre pour ce secteur et malheureusement, rien n’est proposé pour cela.  Il y a des réflexions en profondeur à faire pour relancer le secteur.  

Dans quelle mesure l’annonce de l’internet à haut débit permettra-t-elle d’améliorer la scolarité des apprenants au sein des familles les plus vulnérables ?
L’internet à haut débit dans certains pays est considéré comme un droit humain incluant l’Estonie, la Finlande, le Costa Rica.  Je pense que l’internet à haut débit devrait être accessible à toute la population.  

La consommation est un des secteurs sur lesquels compte le gouvernement pour financer les dépenses de l’État, est-ce un bon choix ?
Au niveau économique, on a eu tendance à stimuler la croissance en augmentant la consommation. Nous avons un taux d'inflation très bas, ce qui est très bon, mais nous avons également l'un des taux d'épargne les plus bas. Les gens épargnent de moins en moins leurs revenus.  Je rencontre de plus en plus de personnes au bas de l’échelle qui deviennent économiquement vulnérables en cas de maladie ou de dépenses non prévues.  Leur solution, c’est d’aller vers des micro-prêts, qui sont à fort taux d’intérêt, ce qui n’arrange pas leur cas.  Donc essayer de stimuler la consommation est un couteau à double tranchant.  La seule proposition pour stimuler l’épargne c’est la création des ‘Silver bonds’ mais cela ne touche que ceux qui ont plus de 65 ans.  

Est-ce que ce Budget contient-il des mesures concrètes pour ‘adresser’ la problématique du chômage, dont celle des ‘diplômés ?
Pour le taux de chômage, il faut dire que le taux a baissé et cette baisse est aidée par une diminution du nombre de personnes qui sont dans la tranche d’âge de ceux qui sont en âge de travailler. Mais nous avons toujours un taux de chômage des jeunes assez haut, tournant autour de 25 pourcent.  Heureusement, il  existe une mesure sur la mise en place d’une plate forme nationale de jumelage des compétences.  C’était très attendu par le secteur privé. Cette plate forme va évaluer les besoins de formation des candidats à un emploi avec l’objectif de les orienter vers le programme d'employabilité correspondant, avec la garantie d'un emploi à la fin.  Mais pour la question du chômage, il faut dire que nous avons quelque  45 pourcent de notre main-d’œuvre qui ne sont pas arrivés au niveau de School Certificate.  Pour eux, malheureusement, je ne vois pas grand-chose d’énoncé dans le Budget.