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Kris Valaydon : «Les vraies promesses électorales seront annoncées juste avant les législatives»

Kris Valaydon
Kris Valaydon, avocat et observateur économique et politique

Le Budget 2019-2020, présentée le lundi 10 juin, revêt une dimension toute particulière en raison de la perspective des élections générales.

Ce contexte dicte une analyse qui dépasse les enjeux strictement économiques, tâche à laquelle s’est pliée le Dr Kris Valaydon, avocat et observateur économique et politique. Il laisse entendre que d’autres mesures seront annoncées « juste avant les élections », parce que d’une part celles-ci ne sont pas derrière la porte et, d’autre part, «  parce que la population n'a pas bonne mémoire des bonnes choses dont elle bénéficie ».

« Le gouvernement ne peut pas tout donner à six mois des élections, celles-ci n’étant pas  derrière la porte. »  

Quelle est votre lecture à chaud de ce Budget 2019-2020 ?
C'est un Budget qui essaye de toucher tout le monde, avec  le risque de « spread thin » et, en ce faisant, cela crée évidemment des insatisfaits. Ce n'est pas un Budget électoraliste mais plutôt pré-électoraliste, qui donne un avant-goût de quoi seront faites les vraies promesses électorales qui seront annoncées juste avant les législatives. Le gouvernement ne peut tout donner à  six mois des élections, celles-ci n’étant pas  derrière la porte.  Cela fait une différence sur le plan de la stratégie, parce que la population n'a pas bonne mémoire des bonnes choses dont elle bénéficie. Ainsi, si tel avantage est offert aujourd'hui, il sera considéré comme acquis dans six mois, donc sans influence sur le vote. Ainsi, ce n'est pas le moment pour  le gouvernement de tout donner...

La très attendue augmentation de la pension retraite n’a été finalement que de Rs 500. Marque-t-elle un souci de rigueur de la part de Pravind Jugnauth ?
Non, c'est un souci de timing, un souci politique, la nécessité de patience.  On parle ici du moment venu de l’annonce des mesures qui font gagner des votes : l’augmentation de la pension de vieillesse à  
Rs 9 000 ou 10 000, ou le transport public gratuit, l’eau, l’électricité gratuite pour  les pauvres, etc.  Quand arrive le temps des élections, ce souci de rigueur   disparaît chez les politiciens.  

Est-ce que ce Budget a-t-il réussi à équilibrer le social et l’économie ?
C'est ce que disent les analystes. Mais la question est de savoir comment mesure-t-on la part du social dans l’économie. Si du côté de Business Mauritius, on affiche la satisfaction, c'est peut-être  parce que  le secteur privé est satisfait que ses recommandations aient été acceptées. Mais sur le plan social, il est difficile de quantifier la satisfaction. Toutefois, il y a lieu de noter que le Budget est un exercice qui concerne à  la fois ‘policy’ et politique. Cette année, puisque c'est la dernière    de ce gouvernement, la tentation de ne faire que de la politique est très forte, c'est ce qui explique peut-être  qu’il y a  moins d’emphase sur les ‘social policies’, car le Budget est dans un temps politique.

Tout se résume à  une question de gains matériels, que ce soit pour  les acteurs économiques ou pour  la population. Le Budget est un exercice qui anéantit toute initiative de réflexion collective pour le pays : les entreprises, le secteur privé ainsi que la population se laissent aller dans des élans corporatistes, chacun cherchant ‘son bout de gato’,  le  peuple tout comme le capital  veut tout et tout de suite… La culture du Budget a toujours favorisé cette démarche.

« La question de la pension de vieillesse est éminemment politique. C'est un outil lié à l’obtention du pouvoir : c'est une leçon  apprise, lors des dernières élections  générales. »

La baisse des prix des carburants et du gaz ménager, l’extension du seuil pour l’éligibilité au ‘Water Tank Scheme’ sont-elles de nature populiste ?
Ce sont surtout des « mesures-barrières » contre l’impopularité. Le gouvernement ne pouvait se permettre de faire autrement. Il ne pouvait pas proposer de « serre ceinture », d’austérité, etc. Il a donc essayé de créer, à travers certaines mesures, un 'feel good factor'. C'est la raison de l’éparpillement des mesures, si petites soient-elles, de sorte que personne ne se sente délaissée.

Par ailleurs, tout le monde parle du lien entre l’économie et le social dans le Budget ; mais ce diptyque est dépassé, puisque la conjoncture nous oblige à intégrer, également, la dimension politique dans toute analyse du Budget 2019.

Est-ce que les mesures annoncées apportent-elles une réponse aux difficultés auxquelles font face le textile, le tourisme et l’industrie sucrière ?
Depuis le début de cette année, on a entendu parler des crises que traversent ces trois secteurs. On nous dit que le nombre d’arrivées de touristes a baissé.  Les petits planteurs ont, eux, exposé pendant des mois leurs problèmes, les usiniers en ont fait de même et des usines de textile ont fermé. Il est nécessaire de  reconnaître l’existence de problèmes structurels qui minent ces secteurs et se demander si les remèdes apportés dans le Budget vont pouvoir s’attaquer aux  causes profondes, aux maux constatés. Mais c'est un Budget essentiellement pour le très court-terme, les réponses proposées s’intéressent peu à la sauvegarde des perspectives à long-terme.

Est-ce que l’Opposition peut-elle proposer mieux sans tomber dans la démagogie, notamment lorsqu’il en vient à la pension de retraite ?
La question de la pension de vieillesse est éminemment politique.  C'est un outil lié à l’obtention du pouvoir : c'est une leçon apprise, lors des dernières élections générales. C'est un outil fort couteux et dangereux à plusieurs égards. Cela peut paraître fataliste, mais tout en étant réaliste, il faut admettre que le recours à la démagogie, quelque soit son coût, fait gagner des élections chez nous. Des promesses sont devenues obligatoires, où les politiciens brandissent les gains individuels que percevra l’électeur, quitte à étouffer toute ambition de réponse collective dans l’intérêt du bien commun.Donc, nous sommes condamnés à subir la démagogie, de quelque source qu’elle vienne, que ce soit du gouvernement ou de l’opposition.

Quels sont les grands absents de ce Budget ?
La crise démographique. Tout changement dans la taille d'une population et de sa composition, selon l’âge, provoque  de sérieux effets sur le développement économique et social d'un pays. Le gouvernement et le secteur privé reconnaissent que c'est un problème. Ils évoquent le vieillissement de la population, mais il s'agit d’aller plus loin que la rhétorique ; ils parlent de croissance, alors que la population active baisse. Le problème démographique de Maurice est grave et le Budget ne propose rien comme politique de population, alors qu'il y a urgence. Le pays ne veut pas que son « miracle » se transforme en débâcle économique et social, marqué par une détérioration  de ses indicateurs de croissance et de progrès. Le réel danger pour un pays émane du refus de voir venir le phénomène du vieillissement, de sous-estimer l’ampleur de ses effets et de ne pas vouloir décider de la meilleure manière d’y faire face.

Dans les prochaines années, quels sont les secteurs qui seront véritablement frappés par les difficultés annoncées déjà ?
Les entreprises à haute intensité de main-d’œuvre vont faire face à une pénurie de bras. Il y a déjà un gros problème à  ce niveau alors que l'on a besoin de 40 000 travailleurs étrangers, sans lesquels nos usines et les sites de construction et même nos hôtels éprouveront des difficultés, cela malgré qu'il  y ait 40 000 chômeurs à  Maurice. Même les PME ont des difficultés à  trouver de la main-d’œuvre locale. Mais on n'a rien entendu en termes de ‘planning’, d’‘employment policy’ ou de politique de migration.

Quant à l’influence du présent Budget sur les élections à  venir, c'est une situation cruelle pour  le gouvernement : la distance est trop grande entre aujourd'hui et décembre, le peuple aura tout oublié de ce qu'il a reçu. Par contre, ceux qui sont déçus vont le rester jusqu’à décembre.