Jyoti Jeetun, Chief Executive Officer, Mont Choisy Group : «La réouverture des frontières n’est qu’une pièce dans un vaste puzzle économique» | Défi Économie Aller au contenu principal

Jyoti Jeetun, Chief Executive Officer, Mont Choisy Group : «La réouverture des frontières n’est qu’une pièce dans un vaste puzzle économique»

Jyoti Jeetun

Elle est à la tête d’un groupe ayant deux siècles d’existence. Au nord du pays, le groupe s’est engagé dans la construction d’une ville intelligente nécessitant des investissements de Rs 45 milliards. Jyoti Jeetun revient sur l’incidence du second confinement sur l’économie. Elle effectue un état des lieux dans le secteur de l’immobilier.  

Le pays amorce la deuxième phase du déconfinement, signe que la nouvelle vague de la pandémie est en passe d’être maîtrisée. Quelle leçon devons-nous en tirer ?
Le point de départ est le premier confinement, de la mi-mars à fin mai 2020. Grâce à une bonne gestion de la crise sanitaire, le pays a surmonté la première vague. Nous avons pris confort en vivant dans une bulle, se disant que tout est pour le mieux, occultant le fait que le coronavirus rôde toujours. Être dans une île coupée du reste du monde a contribué à l’aspiration à un retour à un train de vie normal.

La seconde vague et reconfinement ont été un choc pour le système. Cette donne a provoqué une prise de conscience majeure à l’effet que la pandémie est loin d’être vaincue et que personne n’est à l’abri. 

À partir de là, c’est à nous d’assumer une responsabilité individuelle et collective. Au cas contraire, on mettrait à risque les personnes vulnérables et âgées. D’ailleurs, nous avons tous été peinés et traumatisés de constater le nombre de décès provoqués parmi les dialysés.

« Les étrangers s’installent au pays pour lancer des entreprises, créer de l’emploi et contribuer à la création de richesse à Maurice. Ils aident l’économie à s’épanouir, comme nous le voyons à Dubayy et à Singapour. »

D’une part, il y a la seconde vague qui pousse à réfléchir. Et d’autre part, il y a moins de restrictions sur les mouvements et le commerce depuis samedi dernier. Comment est-ce que ce déconfinement graduel aide la vie économique ?
Voyons le volet du développement immobilier, le principal pôle d’activités du Mont Choisy Group, et sa double influence sur l’économie. D’abord, le secteur et la résidence de luxe s’octroient la plus grande part de l’investissement direct étranger. Ensuite, le secteur est le moteur de l’industrie de la construction qui, à son tour, a un impact économique direct et indirect conséquent.

Au moment du confinement, le groupe pilotait six projets. Le second confinement a entraîné un retard allant jusqu’à deux mois dans le développement. Les investissements avoisinent les Rs 3,5 milliards. C’est un montant non négligeable dans un contexte économique miné par le coronavirus. Là, je tiens à faire une parenthèse pour souligner que mon équipe et moi-même avons travaillé d’arrache-pied pour que ces projets voient le jour, contribuant à une année positive pour le groupe. Et nous espérions que 2021 suivrait la même trajectoire.

Même si les travaux reprennent, nous ne pouvons pas ignorer le fait que dans le moyen et long terme, l’économie sera toujours au ralenti. Nos principaux marchés pour la résidence de luxe tels que l’Afrique du Sud et l’Europe, dont la France, sont très touchés par le coronavirus. Leurs frontières restent fermées. Ne nous faisons pas d’illusion. La reprise ne se manifestera pas de manière miraculeuse dès demain.

Si le développement immobilier attire tant d’investissement direct étranger, pourquoi avez-vous une analyse si sombre pour la relance dans le secteur sachant que la clientèle est toujours là ?
Nous parlons de résidences coûtant en moyenne entre 500 000 euros (Rs 24,5 millions) et un million d’euros (Rs 49 millions). Ce sont des propriétés qui ne se vendent pas par des visioconférences. L’acheteur voudra effectuer un saut au pays, savoir dans quel environnement il vivra en achetant un bien immobilier. Or, les frontières sont fermées. Et c’est difficile de concrétiser des deals.

Un autre segment de nos activités est le golf. À la fin de la semaine écoulée, nous avons constaté que les autorités ont fait marche arrière sur la réouverture des parcours. Vendredi, à 16 heures, le groupe a pris note de cette décision alors que tout avait été mis en place pour la reprise le samedi 1er mai. Il y a de l’incohérence parce que le golf est une discipline différente, où la distanciation physique est la norme sur le parcours. C’est un sport et surtout une opération économique qui emploie 70 personnes

Pourrions-nous assister à une relance effective et visible dans le secteur immobilier drivée par des entreprises privées, dont le groupe Mont Choisy ?
Tout à fait. La reprise dont il est question sera néanmoins inégale. Faisons un survol par sous-secteur, à commencer par le résidentiel. Maurice est une petite économie. Le marché domestique est restreint. Donc, le marché principal reste la clientèle étrangère aisée. La réussite est tributaire de ce qui se passe dans ces sources d’acheteurs potentiels, l’évolution du taux de change, l’état d’esprit du client (s’il en a marre de la pandémie et cherche à délocaliser). À cet ensemble s’ajoute le marketing de Maurice en tant que destination de référence tant pour le tourisme que la résidence de luxe dans un environnement plaisant. La technologie aidant, il y aujourd’hui dans le monde une réelle opportunité de vivre dans un endroit et de « work remotely ».

Vous mettez l’accent sur le marketing de Maurice. Pourquoi ? Sommes-nous inexistants sur la mappe monde ?
Le gouvernement a pris une très bonne initiative en mettant en place un groupe de travail public-privé sur la réouverture des frontières et de la destination de Maurice. L’exercice ne devrait pas se limiter au secteur touristique, mais on devrait positionner la destination Maurice comme un lieu attrayant « to live, work and play ».

Si la résidence de luxe prendra du temps avant de retrouver des couleurs, est-ce la même tendance qui se dessine dans l’immobilier commercial ?
Le télétravail est entré dans les mœurs. La question se pose. Est-ce que le work-from-home fera partie intégrante de nos habitudes post-coronavirus ? Je crois que notre résidence n’a pas été conçue comme un bureau opérant 24/7. Une maison est avant tout un lieu familial. À moyen terme, les espaces-bureaux trouveront preneurs même si aujourd’hui les projets relatifs sont en suspens à cause de la pandémie, à l’instar du Business Park que le Mont Choisy Group a dû mettre en veilleuse. On recommencera à en assurer la promotion. La construction de ces bâtiments interviendra en 2023-2024.

« Mettons en place un plan national pour la relance économique (…). Réfléchissons à une stratégie pour l’île Maurice de 2025, 2030 et de 2050. »

La résidence de luxe et l’espace-bureau seront pris à l’avenir. Peut-on en dire de même pour les emplacements commerciaux surtout avec la vente en ligne qui s’installe dans les mœurs du consommateur ?
À Maurice, les achats en ligne ne prendront pas la même ampleur constatée dans les grands pays. Le pays a ses spécificités. L’économie est petite. Et je vois mal le Mauricien faire ses emplettes sans se rendre dans un supermarché ou reconstituer sa garde-robe sans mettre les pieds dans une boutique. Qui plus est, le jour des achats est un moment de sortie en famille.

Pour résumer votre analyse, le développement immobilier commercial prendra certes du temps à se relever, mais il le fera à terme...
Pas forcément. Est-ce que le Mauricien disposera de moyens suffisants pour dépenser dans les magasins ?  Tel est le défi de taille auquel les commerces feront face. Tout dépendra de la reprise. 

On ne peut faire l’impasse sur le débat au sujet de la vente aux étrangers de nos seules ressources que sont les terres, soit « Voilà, nous vendons Maurice... »

C’est un sujet tabou à Maurice. Il ne devrait pas en être ainsi. Nous devons être en mesure d’en parler ouvertement. L’argument est qu’on ouvre les portes à la spéculation foncière. Sachez que l’étranger devient acquéreur selon des plans et projets approuvés par l’Economic Development Board. Dans une certaine mesure, il est barricadé. 

À aucun moment il ne pourra débarquer et acheter des terres à Montagne-Longue, Triolet, Lalmatie ou à Flacq. En Grande-Bretagne, même si ce n’est pas comparable, l’investisseur peut devenir propriétaire sans restrictions contraignantes.

Pourquoi devons-nous être favorables à leurs investissements tout en exprimant un désaccord quant à leur présence sur notre territoire ?

Comment pouvons-nous financer notre développement en limitant ces types de projets riches en devises étrangères ? Ces étrangers s’installent au pays pour lancer des entreprises, créer de l’emploi et contribuer à la création de richesse à Maurice. Ils aident l’économie à s’épanouir, comme nous le voyons à Dubayy et à Singapour. 

L’immobilier a fait partie des débats à l’Assemblée nationale, le mardi 27 avril avec le Non-Citizens (Property Restriction) (Amendment) Bill. Vos commentaires.
Un amendement aux conséquences majeures s’est glissé dans le texte de loi, certes peut-être « unintentional ». Avant qu’un étranger puisse vendre ou prendre une hypothèque sur sa résidence, il devra d’abord chercher l’approbation du Prime Minister’s Office. Cette modification condamne la résidence du luxe. Le marché dynamique deviendra illiquide. Je fais un appel afin que cette erreur soit corrigée le plus rapidement possible.   

« Tout est tributaire de la responsabilité et de la discipline individuelle et collective. Éduquons la population sur la nouvelle normalité mondiale qui est de vivre avec la Covid-19. »

Passons du survol sectoriel aux enjeux nationaux. Avons-nous réussi à suivre l’évolution de la pandémie et agir en conséquence ?
Nous devons reconnaître que le système de gestion sanitaire est très efficient, tout comme le mécanisme de contact tracing. Peut-être est-ce un héritage de l’époque où la malaria faisant rage et où on devait tout mettre en œuvre pour enrayer cette épidémie. Maurice est un des rares pays qui demandent que le passager remplisse une fiche sanitaire pour indiquer s’il a visité certains pays d’Afrique au cours des six derniers mois. Si tel est le cas, c’est certain qu’un préposé de la santé prendra contact pour un rendez-vous et effectuera des prélèvements sanguins.

Dans l’immédiat, est-ce que vous vous attendez à un flux conséquent de touristes du moment que les restrictions telles que la quarantaine soient minimes ?
We are living in unprecedented uncertain times. Cela étant dit, beaucoup de fatigue s’est installée dans nos principaux marchés avec une première, seconde voire troisième vague et de très longues périodes de confinement sans les vacances. Si nous pouvons dérouler avec succès notre stratégie de réouverture et de marketing, je pense que les Européens s’envoleront pour d’autres destinations, dont Maurice.

Est-ce que cette réouverture des frontières suffit pour remettre à nouveau sur les rails une économie en récession ?
Rouvrir les frontières est l’une des décisions les plus difficiles que prendra ce gouvernement. En amont, toute une planification est essentielle. 
En même temps, nous devons être conscients du fait que nous vivons dans une période remplie d’incertitude. La seconde vague en est la preuve. Nous ne pourrons pas ignorer le fait que nous ne sommes pas à l’abri d’une troisième vague. Il faudrait ainsi être prêts à s’adapter de manière rapide et efficace à la situation.

N’empêche que la reprise ne s’arrête pas qu’à la levée de restrictions aux frontières. C’est une pièce dans un vaste puzzle économique. Winston Churchill, ancien Premier ministre britannique, a dit : « Never let a crisis go to waste. » Donc, prenons la présente crise comme une opportunité. Mettons en place un plan national pour la relance économique, une feuille de route déterminée avec la participation du gouvernement, du secteur privé, d’universitaires, de la société civile et de la diaspora. Réfléchissons à une stratégie pour l’île Maurice de 2025, 2030 et de 2050.

Quels sont ces sujets qui demandent une réflexion nationale ?
Pêle-mêle, voyons ces pistes : (i) La dette publique est conséquente. Elle est passée à Rs 388,4 milliards, crevant la barre des 90 % du Produit intérieur brut. On peut bénéficier d’un marché où les taux d’intérêts sont bas. Qu’est-ce qui se passera dans le futur ?
(ii) Devons-nous nous inquiéter de l’inflation ?
(iii) Qu’est-ce qui doit être accompli pour que Maurice soit une destination d’affaires compétitive dans le monde ?
(iv) Quels seront les moteurs de la reprise économique et du maintien de la croissance dans le court, moyen et long terme ?
(v) Quels sont ces secteurs émergents qui diversifieront et boosteront l’économie ? Est-ce que ce sont les technologies de l’information et de la communication ? Est-ce la technologie financière ?
(vi) Comment pouvons-nous aspirer à attirer des visiteurs tout en sachant que la pandémie a remis en question le train de vie, le voyage ?
(vii) Nous tenons un discours en faveur de l’auto-suffisance alimentaire. Qu’est-ce qui est requis pour que nous atteignons cet objectif ?
(viii) Est-ce que notre système éducatif est adapté pour répondre aux attentes de demain ?
(ix) Comment pouvons-nous mettre à contribution l’expérience de la diaspora qui occupe des positions élevées au sein de grandes entreprises et organisations à l’étranger ?

Nous devons être proactifs au lieu de réagir aux événements, dégager une feuille de route pour le court, moyen et long terme : 2025, 2030 et 2050.

Vous conviendrez que l’absence de planification stratégique ne date pas d’hier...
Absolument, d’où l’idée de considérer cette période de crise comment le moment idéal pour tout revoir et recommencer à zéro, si besoin est. À mon avis, c’est le Premier ministre qui devrait piloter cette stratégie de cinq ans et jeter les bases pour la prochaine génération. 

Le premier chantier à concrétiser dans les plus brefs délais est la campagne de vaccination, avec une participation collective. Est-ce que la CEO de Mont Choisy Group s’est déjà fait inoculer ? Qu’en est-il des employés ?
Je suis une citoyenne responsable. J’ai montré la voie en me faisant vacciner le 5 mars. Au sein du groupe, nous avions déjà tout planifier pour que les employés puissent recevoir leur première dose le 10 mars. Mais le confinement est entré en vigueur à cette date. Sans Work Access Permit, ce fut assez difficile. Avec l’aide de l’Economic Development Board, nous nous attendons à ce que l’exercice soit bouclé. À Mont Choisy Group, l’ensemble des employés a déjà été conscientisé sur la nécessité du vaccin.

Cependant, j’ai pris note d’une réticence au sein de la population à se faire vacciner, ce par manque d’information. Il nous faut une conscientisation constante à cet effet. 

Sommes-nous en retard dans notre campagne de vaccination ?
C’est clair. À nous de déterminer la marche à suivre. Soit nous nous attardons sur ce qui aurait dû être fait mais qui n’a pas été accompli. Soit nous nous lançons dans l’acquisition de nouvelles doses, tout en sachant que l’Inde, le premier fabriquant de vaccins, a stoppé les exportations jusqu’à nouvel ordre. Donc, atteindre l’immunité collective de 60 % – condition majeure à la réouverture –, n’est pas gagnée.

Devrions-nous revoir à la baisse nos ambitions de vaccination ?
Tout est tributaire de la responsabilité et de la discipline individuelle et collective. Éduquons la population sur la nouvelle normalité mondiale qui est de vivre avec la Covid-19. Maintenons les gestes barrières. Et la réouverture sera plus aisée.