L’écologie de marché | Défi Économie Aller au contenu principal

L’écologie de marché

Eric Ng Ping Cheun

L’environnement est une chose trop importante pour être laissé aux seules mains des écologistes. Les économistes y ont aussi leur mot à dire, comme en témoigne la couverture de l’édition du 19 septembre dernier de The Economist, consacrée au problème du climat. Dès le début des années 1990, la question du changement climatique dans les sciences économiques a émergé grâce à William Nordhaus, le premier chercheur à avoir créé un modèle quantitatif qui décrit l’interaction entre économie et climat. Et le 8 octobre 2018, cet économiste américain reçut le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur l’intégration du changement climatique à l’analyse macroéconomique.

La place de l’économiste dans le débat environnemental est d’autant plus essentielle que la plupart des écologistes ignorent les problématiques économiques. Pour ces nouveaux soixante-huitards, dont Greta Thunberg est le porte-drapeau, la nature n’est pas soluble dans le marché. Les économistes de l’environnement soutiennent, au contraire, que les contraintes physiques peuvent être prises en compte par des mécanismes de marché, moyennant une régulation des inconvénients (que les économistes appellent des « externalités négatives ») qui s’intègre dans un subtil calcul coûts-avantages.

Cette approche utilitariste de l’environnement est bien plus pragmatique que celle qui consiste à déifier une nature au sein de laquelle l’homme n’est qu’une espèce invasive. La protection de l’environnement doit considérer l’efficacité économique si nous voulons accéder à une sécurité matérielle tout en gérant les coûts environnementaux. Personne ne nie l’existence d’un problème climatique : les inondations se multiplieront du fait de la montée des eaux, les pathologies liées à la chaleur augmenteront, et les rendements agricoles baisseront - autant de défis pour l’île Maurice. Mais comme l’écrit le magazine britannique, « market economies are the wells that produce the response climate change requires ». A l’écologie profonde, il convient d’opposer l’écologie de marché.

Ici, l’environnement devient objet de transactions financières. Un exemple bien connu est l’activité de collecte, de recyclage et de revente de déchets plastiques. Pour lui donner une valeur marchande, encourageons d’abord le tri sélectif des ménages : charité bien ordonnée commence par soi-même. Cela devrait permettre de recycler la moitié des bouteilles plastiques en les transformant en granulés de PET (polyéthylène téréphtalate) destinés à la fabrication de semelles de baskets. Les bouchons peuvent aussi être broyés et revendus pour la plasturgie et pour la production de bacs poubelles et de tubes de dentifrice.

On peut obtenir un bon taux de recyclage en mettant en place des tris très sélectifs dans les décharges et en améliorant le taux de collecte. La chasse aux bouteilles usagées donnera de l’intérêt écologique à ce nouveau marché. A cette fin, il faut établir un système de consigne des bouteilles plastiques (et aussi des piles) où elles peuvent être revendues chez les points de vente (devenus aussi points de collecte) à un prix qui incite les gens à les rapporter.

Ce prix sera un prix de marché. Il sera fonction de la part de marché de chaque collecteur. Il dépendra du prix de revente d’une tonne de bouteilles plastiques collectées, sachant qu’une tonne représente 30 000 bouteilles. Il devra être incorporé au prix de vente de la bouteille pleine pour être reversé aux collecteurs suivant la loi. C’est le client final qui paie le coût de collecte. Toute la question est de savoir si celui-ci est tel qu’il rendra la collecte motivante. Pour cela, il faudra trouver un prix « optimal », c’est-à-dire un prix auquel on maximise ses revenus sous contrainte de coûts.

Ce calcul d’optimisation, Nordhaus l’utilise pour valoriser économiquement les effets du climat. Le combat contre le réchauffement climatique n’est pas une fin en soi, mais un moyen de sauvegarder les conditions économiques et environnementales propices au bien-être de l’homme. L’économiste établit une fonction de dommage qui lie variation de température et de précipitation à perte de PIB potentiel. Une hausse de 6 degrés de la température pourrait, selon lui, coûter 10% du PIB mondial en 2100. Un scénario qui reste préférable à une stagnation séculaire ou à une décroissance, chère aux fondamentalistes verts. L’enjeu consiste à appliquer une tarification optimale du carbone qui soit assez élevée pour compenser les préjudices du réchauffement climatique, mais suffisamment faible pour ne pas enrayer la croissance économique.

Plus généralement, une fiscalité verte sera pertinente si elle remplace graduellement la fiscalité traditionnelle, ou si celle-ci n’est pas pesante. Les taxes écologiques permettraient à la fois de protéger l’environnement et de déplacer les prélèvements obligatoires vers les activités polluantes. Ce double dividende ne s’obtiendra qu’à trois conditions : les assiettes fiscales sont calculées en fonction des externalités négatives liées aux dégradations de l’environnement ; la demande d’un produit est fortement élastique, inversement proportionnelle au taux de prélèvement qui lui est affecté ; et un effet de substitution se joue pour réorienter les consommations.

Il convient de dissiper ce discours douteux selon lequel la croissance économique serait l’ennemie de la sécurité environnementale. Il est indécent de dire aux 700 millions d’habitants encore sous-alimentés de rester dans l’extrême pauvreté au motif qu’une hausse de leur niveau de vie accroîtrait les émissions du dioxyde de carbone. Générée par l’économie de marché, la croissance permet à un pays de se doter d’infrastructures, de technologies et d’un système de soin de meilleure qualité, qui rendent les hommes plus résilients aux catastrophes naturelles. C’est elle qui conditionne le développement humain.