Rambassun (Sandeep) Sewpal, architecte-urbaniste : «Le métro mauricien est central dans la stratégie géoéconomique de l’Inde» | Défi Économie Aller au contenu principal

Rambassun (Sandeep) Sewpal, architecte-urbaniste : «Le métro mauricien est central dans la stratégie géoéconomique de l’Inde»

Rambassun (Sandeep) Sewpal

À quelques semaines de la mise en opération du Metro Express, des questions subsistent sur sa viabilité, le nombre de passagers qu’il pourrait transporter et le temps qu’il mettrait pour arriver à sa destination.

Si le bus a ‘tué’ le train des voyageurs en 1956, le métro léger aura bien du mal à renvoyer les bus au garage en 2019, car « il y a encore des incertitudes sur la manière dont les Mauriciens vont alterner le métro, le bus et leurs voitures », explique Rambassun (Sandee). Plus loin, il laisse entendre que « ce projet indo-mauricien répond à une ambition qui dépasse nos eaux ».

« Je me demande aussi si certaines catégories de salariés qui travaillent à Port-Louis vont vouloir s’accommoder de la promiscuité dans le métro (…) »

Dans quelles conditions le dernier train des passagers a cessé de rouler à Maurice ?
C’était dans des conditions de faillite puisque les autobus avaient fait leur apparition et étaient accessibles à toutes les régions de Maurice, les trains ne pouvant desservir que des destinations fixes. À ce compte-là, le train n’était plus viable. Au fil des années plus tard, jusqu'à ce jour, cela se vérifiera, les lignes d’autobus ont accompagné le développement de Maurice dans tous ses aspects, facilitant l’urbanisation, le transport des travailleurs et des écoliers et collégiens et surtout connectant l’île de part et d’autre, avec l’extension de nouveaux espaces d’habitation. Il y a eu une législation limitant à  20 années la mise en service des bus et assez récemment, les compagnies d’autobus et les opérateurs de bus individuels, grâce entre autres à des subventions de l’État, ont commencé à remplacer leurs vieux véhicules par des ‘semi-low floor buses’, afin de rendre l’accès plus aisé aux personnes âgées, sans oublier le confort à l’intérieur. J’ajoute que l’ouverture des nouvelles routes, tant nationales que rurales, a permis de rendre les trajets plus confortables et accessibles à tout le monde, dont les touristes.

Par là, je veux dire que l’autobus a joué un rôle déterminant dans le développement de l’île. C’est comme ça qu’on en est arrivé à dire, non sans un certain bon sens, que l’autobus a tué le train. Toutefois, depuis ces dix dernières années, avec l’apparition de la voiture qui, elle aussi, reflète le niveau de développement des Mauriciens, le secteur du transport s’en est retrouvé profondément bouleversé, la voiture étant devenue un mode de transport indispensable pour de nombreuses familles.

Est-ce que ces facteurs conjugués ne justifient-ils pas l’introduction du métro léger, compte tenu de l’engorgement provoqué par les bus et voitures ?
Rien, à ce jour, n’indique que les personnes se rendant à Port-Louis en voiture pour travailler préférerons le métro. Je crois que durant les premiers 6 mois suivant la mise en opération, tous les Mauriciens vont vouloir voyager dans le métro. Ce sera une expérience, ensuite, ils seront confrontés à la réalité, puisqu’ils devront chronométrer leur vie professionnelle au rythme du métro. Ça va peut-être ressembler au ‘métro-boulot-dodo’ parisien, mais on reste encore dans l’inconnu, il y a encore des incertitudes sur la manière dont les Mauriciens vont alterner le métro, le bus et leurs voitures. Il faut aussi voir de près aux temps de passage du métro sur certaines rues à des jonctions où le trafic est dense, comme à Beau-Bassin ou Barkly.

Votre réflexion pose de facto la question de la rentabilité du Metro Express…
Encore un grand inconnu au tableau. Je suis convaincu qu’il manque de masse critique à Maurice pour rendre viable le métro léger. L’État sera condamné à le subventionner, mais ce ne sera pas un problème, car ce projet indo-mauricien répond à une ambition qui dépasse nos eaux : il se veut être le reflet de la capacité des Indiens à maîtriser le créneau de la mise en place des lignes  de métros et Maurice, à ce titre, en est le laboratoire idéal pour qu’ils se projettent en Afrique. Le métro mauricien est central dans la stratégie géoéconomique de l’Inde, où Maurice apparaît comme une carte majeure pour sa réussite.

L’État va-t-il encourager les Mauriciens à prendre le métro, comment le fera-t-il ?
Il peut introduire l’acquittement d’un droit de passage à certains endroits menant à Port-Louis, où les embouteillages sont importants, comme la mairie de Londres l’a fait en 2003 afin de réduire l’impact du trafic et de la pollution dans le centre de la ville, l’argent recueilli servant à investir dans le système de transport. Il peut tout aussi introduire la ‘taxe carbone’, qui est une taxe environnementale sur les émissions de dioxyde de carbone, existant sous différentes appellations dans de nombreux pays. Une autre mesure serait de supprimer la ‘duty free car’ accordée à certains hauts cadres du secteur public, mais ce ne sera pas facile de forcer un secrétaire permanent, par exemple, de prendre le métro.

Dans les années 30 aux États-Unis, l’historien et sociologue américain, Lewis Mumford, avait être très critique à l’égard du réseau routier américain, mettant en cause sa trop grande dépendance sur les voitures. Selon lui, celles-ci étaient un obstacle aux autres modes de transport comme le bus et les vélos, même le jogging, du fait qu’elles prenaient trop d’espace et causaient des accidents. Ce qu’on désigne comme le métro léger apparaît comme une solution aux embouteillages et pollution, mais démontre aussi que le pays qui l’a construit a atteint un haut niveau de modernité.  

Est-ce que les Mauriciens qui se servent de la voiture pour aller travailler à Port-Louis sont-ils disposés à prendre le métro ?
Pour les convaincre de le faire, il faudra qu’ils soient gagnants. Cela passe par une connexion fluide entre les navettes et le métro, le confort durant le voyage et, à l’arrivée à Port-Louis, la disposition d’autres navettes jusqu'à leurs lieux de travail. Mais, il faut déjà savoir que beaucoup de passagers resteront debout durant le trajet, et on ne sait toujours rien en ce qu’il s’agit des navettes, des routes qui leur sont dédiées et du temps qu’elles mettront pour rallier les gares du métro. Il reste donc à trouver le ‘fine tuning’ dans ce processus.

Rester debout, c'est fatiguant...
Je me demande aussi si certaines catégories de salariés qui travaillent à Port-Louis vont vouloir s’accommoder de la promiscuité dans le métro, rester debout durant le trajet, puis prendre une navette à Port-Louis. Quant à la voiture, elle a dépassé l’objet de luxe pour devenir utilitaire, souvent à vocation familiale. Elle donne aussi un authentique sentiment de liberté et de statut social.  Le fait que chaque année le parc automobile s’accroisse donne déjà une idée de l’intérêt grandissant des Mauriciens pour les voitures qui, elles-mêmes, deviennent de plus en plus ‘intelligentes’. De nos jours, grâce à leurs voitures, de nombreux salariés travaillent jusqu'à tard et avant de rentrer chez eux, font des courses ou récupèrent leurs enfants après les leçons, ou même leurs conjointes.

L’utilisation du métro restreint ces mouvements, alors que le bus leur offre toujours cette flexibilité car il y a des arrêts un peu partout, surtout à proximité des espaces commerciaux. En un mot, on peut dire, sans risque de se tromper, que toute la configuration routière de l’île s’est développée en phase avec le développement urbain et rural. Comment le Metro Express va-t-il s’y intégrer ?  La question reste entière. Par ailleurs, je pense que c’est une erreur d’avoir rayé Ébène-Réduit sur l’itinéraire du métro, car ce fameux ‘triangle’  possède une très forte densité de salariés et d’étudiants qui restent jusqu'à tard dans cette région, et le métro leur aurait certainement apporté davantage de motivation.   

Le Premier ministre, Pravind Jugnauth veut étendre le métro jusqu’aux régions rurales. Est-ce réaliste ?
En tout cas, il veut démontrer qu’il n’existera aucune disparité entre les villes et les villages. Il peut le faire en reprenant l’ancien tracé du chemin de fer, comme il le fait dans les villes. Ce sera moins compliqué.

Est-ce que le métro favorisera-t-il l’émergence de nouveaux commerces ?
Je ne crois pas. D’une part, les commerçants mauriciens font déjà face à une rude concurrence entre eux-mêmes, d’autre part le pouvoir d’achat des Mauriciens s’érode et ils sont devenus très prudents à la dépense, et j’ajoute que certains jeunes commencent à acheter en ligne. Compte tenu de ces facteurs, je ne vois pas beaucoup de commerçants se bousculer pour ouvrir des boutiques. Quant à la clientèle touristique, les récents chiffres confirment les chutes déjà observées dans leurs arrivées et eux-aussi sont devenus nettement moins dépensiers.